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Grandes Jorasses — Guide Complet 2026 : Histoire Légendaire, Face Nord et Voies d’Ascension

✍️ Thomas Mercier 📅 01 juin 2026 ⏱ 9 min de lecture
Grandes Jorasses — Guide Complet 2026 : Histoire Légendaire, Face Nord et Voies d’Ascension

4 208 mètres. Une arête d’un kilomètre. Six pointes. Et une face nord qui a hanté les meilleurs alpinistes du monde pendant un siècle. Les Grandes Jorasses ne sont pas seulement l’un des plus hauts sommets des Alpes — elles sont l’un des lieux les plus chargés d’histoire de toute la montagne mondiale. Ce guide rassemble tout ce qu’il faut savoir avant d’y poser les yeux, les pieds, ou les mains.


La montagne en un coup d’œil

Les Grandes Jorasses sont une arête faîtière orientée est-ouest, longue d’environ un kilomètre, sur laquelle se détachent successivement six pointes. Cette arête marque la frontière entre la France et l’Italie. Elle domine, du côté français, le glacier de Leschaux, affluent de la Mer de Glace, et du côté italien le Val Ferret et la vallée de Courmayeur.

Les six pointes, situées entre 3 996 et 4 208 mètres d’altitude, sont : la Pointe Walker (la plus haute, 4 208 m), la Pointe Whymper (4 184 m), la Pointe Croz (4 110 m), la Pointe Hélène (4 045 m), la Pointe Marguerite (4 066 m) et la Pointe Young (3 996 m). Encadrées par le col des Hirondelles, les Grandes Jorasses marquent une frontière naturelle entre la France et l’Italie.

La face Nord, versant français, est l’une des plus grandes faces granitiques des Alpes : 1 200 mètres de haut sur près d’un kilomètre de long. Un mur vertical et glacé qui a longtemps représenté l’ultime défi des Alpes — et qui reste aujourd’hui encore l’une des trois grandes faces nord avec l’Eiger et le Cervin. AllTrails


Une histoire qui commence par une rivalité

L’histoire de l’alpinisme moderne est en partie née sur ces pentes. Dès 1868, Horace Walker, accompagné par Melchior Anderegg et des guides aguerris, parvient à gravir la Pointe Walker. La première ascension de la Pointe Whymper avait d’ailleurs eu lieu trois ans plus tôt, le 24 juin 1865, par Edward Whymper lui-même — qui cherchait un panorama sur l’Aiguille Verte en vue de la gravir.

Mais ce sont les décennies suivantes qui forgent la légende. La face Nord, immense et vierge, devient l’obsession de toute une génération d’alpinistes. Des tentatives eurent lieu pendant plusieurs décennies dès le début du XXe siècle. Mais la première ascension de la face nord des Grandes Jorasses date de 1935 — réalisée par deux jeunes Allemands, Martin Meier et Rudolf Peters, le 29 juin 1935, par l’itinéraire de l’éperon Croz.

Puis vient le 4 août 1938 et l’épisode qui entre dans la légende pour toujours.


L’éperon Walker — la course la plus convoitée des Alpes

L’éperon nord de la Pointe Walker, aussi appelé Éperon Walker ou simplement « la Walker », est la plus connue des voies de la face. Sa première ascension, par les Italiens Riccardo Cassin, Luigi Esposito et Ugo Tizzoni, du 4 au 6 août 1938, a constitué, avec la première de la face nord de l’Eiger, la plus grande réalisation de l’alpinisme de l’entre-deux-guerres. Toploc

Leurs premières ascensions, entre 1931 et 1938, ont été les plus grandes récompenses du monde de l’alpinisme de l’époque et ont marqué une nouvelle ère dans l’escalade alpine. Aujourd’hui encore, avec les prévisions météorologiques et les équipements modernes, chacune de ces ascensions marque souvent le point culminant de la carrière d’un alpiniste.

Trois jours de lutte en pleine paroi, sur un granit fracturé, avec le vide pour seul compagnon. Cassin n’était pas guidé par la gloire — il ne savait même pas que d’autres cordées étaient en lice pour la même ligne. Il cherchait simplement à aller là où personne n’était encore allé.

Grandes jorasses dans le massif du mont blanc

L’après-guerre et les grandes pages de l’histoire

Les décennies suivantes multiplient les exploits sur la face Nord. L’ascension hivernale de l’éperon Walker par Walter Bonatti en 1963, répétée quelques jours plus tard par René Desmaison par temps de tempête, représente une étape importante dans l’histoire de l’alpinisme. Bonatti réussit dans les Jorasses des exploits à la hauteur de sa réputation, comme la première ascension de la dangereuse ligne menant à la Pointe Whymper en cordée avec Michel Vaucher en 1964.

Desmaison est à l’origine de trois grandes ascensions : en 1957, avec Couzy, il gravit le pilier de la Punta Margherita. En 1967, il ouvre le « Linceul », peut-être la dernière grande ascension glaciaire réalisée en taillant des marches à l’aide d’un seul piolet.

Mais c’est en janvier 1971 que naît l’épisode le plus dramatique. Desmaison et son compagnon Gousseault se retrouvent bloqués dans la face, dix-neuf jours dans la tempête et le froid extrême. Gousseault meurt en paroi. Desmaison est sauvé in extremis. Desmaison racontera sa version controversée de l’ascension et de son sauvetage dans ce qui deviendra un classique de la littérature de montagne : « 342 heures dans les Grandes Jorasses ». La voie empruntée à l’époque est aujourd’hui devenue l’une des plus célèbres des Alpes : la Gousseault-Desmaison. Decathlon Travel


Les voies de la face Nord : un catalogue de légendes

On dénombre à ce jour plus de quarante voies différentes dans la face nord dont certaines sont devenues des classiques comme le Linceul ou la Colton-MacIntyre. D’autres portent des noms parfaitement extravagants : « Coulée douce », « No siesta », « Rolling Stones », « Rêve éphémère d’alpiniste »…

Un aperçu des grandes lignes :

L’Éperon Walker — La référence absolue. Granite, mixte, altitude. Trois jours en conditions normales pour les cordées expérimentées. La voie qui fait les carrières.

Le Linceul — Une immense pente de glace à 55°, exposée aux chutes de séracs. Raide, monotone, mentalement éprouvante. Réservée aux glaciairistes de haut niveau.

La Colton-MacIntyre — Ouverte en 1976, cette ligne mixte très technique sur l’éperon Croz est devenue l’une des courses modernes les plus prisées de la face, combinant rocher et glace dans une logique alpine épurée.

L’Éperon Croz — La première de la face, tracée en 1935 par Meier et Peters. Toujours une grande course, moins fréquentée que la Walker mais non moins sérieuse.

À la fin des années 70, plusieurs voies ont été escaladées sur le Pic Croz, l’une par les Polonais Kurtyka et Kukuczka, devenus plus tard des légendes de l’alpinisme himalayen. Les Jorasses ont cette capacité rare d’attirer les meilleurs du monde, génération après génération. Trail d’Annecy


La voie normale — accessible aux alpinistes confirmés

Contrairement à ce que le mot « normale » pourrait laisser croire, l’ascension des Grandes Jorasses n’est pas une affaire de débutants. La voie normale (AD) demande de l’escalade facile mais exposée, ainsi qu’une gestion du risque glaciaire et rocheux bien supérieure à celle du Mont Blanc par la voie normale. Ce n’est pas le même sport.

L’itinéraire classique se fait côté italien, depuis le Val Ferret. De Planpincieux, à proximité des bars et restaurants du village, le sentier monte vers le refuge Boccalatte en passant par une chapelle, un bois de conifères, des terrains rocheux, une échelle d’acier d’une dizaine de mètres et un tronçon équipé de cordes fixes avant d’aborder l’éperon rocheux sur lequel le refuge a été bâti. Tourisme-haute-savoie

Le refuge Boccalatte se situe à 2 804 m, côté italien — assez bas par rapport au sommet, ce qui implique un dénivelé conséquent le jour de l’ascension. Il existe également un bivouac de secours, le Bivouac Canzio, au col des Grandes Jorasses, mais il est minuscule et difficile d’accès.

Il est préférable de partir très tôt — 1h45 du matin n’est pas rare — pour que la neige soit encore dure à la descente. Les premières lumières en haute montagne restent un moment magique.


La traversée Rochefort-Jorasses : la grande course alpine

Pour les alpinistes chevronnés qui veulent aller encore plus loin, il y a la traversée. L’une des plus belles arêtes des Alpes, longue, effilée et perchée au-delà des 4 000 m, elle relie la Dent du Géant à la Pointe Walker et permet de gravir 7 sommets de plus de 4 000 m en profitant de vues magnifiques. Matos-randonnee

Partir pour la traversée des Grandes Jorasses, c’est voyager dans un autre monde — celui de la haute altitude et de l’escalade mixte avec un grand M. La traversée des Jorasses, c’est la quintessence de la grande course alpine. La Pointe Walker marque la fin de l’ascension mais certainement pas la fin du voyage, car la descente de la voie normale italienne qui s’achève 3 000 m plus bas au hameau de Planpincieux représente également une course en soi.

Cotée D, étalée sur deux jours, cette course s’adresse aux alpinistes ayant déjà une solide expérience en terrain mixte et aérien.


Comment voir les Grandes Jorasses sans grimper

Pas besoin d’être alpiniste pour ressentir la puissance des Jorasses. Plusieurs options s’offrent aux randonneurs et aux curieux :

Depuis la Mer de Glace (Chamonix) — Le glacier de Leschaux, affluent de la Mer de Glace, est directement issu de la face nord des Jorasses. La moraine de la Mer de Glace offre un point de vue saisissant sur l’ensemble de la face.

Depuis l’Aiguille du Midi — À 3 842 m, la terrasse panoramique de l’Aiguille du Midi est l’un des meilleurs postes d’observation pour contempler l’arête des Jorasses et comprendre l’échelle de la face nord dans l’ensemble du massif du Mont-Blanc.

Depuis le Val Ferret (Italie) — En arrivant de Courmayeur, la face sud des Jorasses apparaît en tournant d’un virage du Val Ferret. La claque visuelle est garantie, même depuis le parking de Planpincieux.

Le Tour du Mont-Blanc (TMB) — Le sentier de randonnée le plus célèbre des Alpes passe dans le Val Ferret et offre plusieurs points de vue dégagés sur les Jorasses au fil des étapes.


Préparer son ascension : les points essentiels

Niveau requis : Pour la Face Nord, même avec un guide, il faut un niveau technique excellent et le guide sélectionnera son client drastiquement. Pour la voie normale, il faut être un alpiniste autonome confirmé avec un solide CV montagne.

Avec un guide : passer par les compagnies de guides de Chamonix ou de Courmayeur est vivement recommandé pour toute première ascension, quelle que soit la voie.

Météo : les orages d’été se forment vite sur les massifs alpins. Consulter les bulletins Météo France montagne et le site de la FFCAM avant tout engagement. Une fenêtre météo de 2 à 3 jours est indispensable pour la Walker ou la traversée.

Acclimatation : avant d’envisager les Jorasses, passer au minimum par quelques 4 000 m plus accessibles — Mont Blanc voie normale, Dôme du Goûter, Gran Paradiso — pour vérifier la réponse de son corps à l’altitude.

Période : la fenêtre idéale se situe entre fin juin et mi-septembre pour la voie normale. La face Nord se tente également en conditions hivernales, mais c’est alors un terrain réservé à l’élite mondiale.


Un dernier regard

Les Grandes Jorasses ne se racontent pas — elles s’éprouvent. Depuis le fond de la vallée de Chamonix, elles apparaissent comme une dent noire et glacée à l’horizon, indifférente au temps qui passe. Plus qu’une performance physique ou un exploit technique, gravir les Grandes Jorasses confine à une exploration intérieure. Les plus belles réussites s’accompagnent souvent de longs temps de contemplation : immortaliser un panorama, sentir sous ses pieds la roche tiède ou la neige crissante, partager une pause avec ses compagnons d’ascension — autant de moments qui laissent, plus que la fatigue ou la difficulté, une trace indélébile.

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